Enquête sur les allégations d'infraction et de mauvaise administration dans l'application du droit de l'Union lors de l'utilisation de Pegasus et de logiciels espions de surveillance équivalents
La commission denquête chargée denquêter sur lutilisation de Pegasus et de logiciels espions de surveillance équivalents a adopté le rapport de Sophia IN 'T VELD (Renew, NL) relatif à lenquête sur les allégations dinfraction et de mauvaise administration dans lapplication du droit de lUnion lors de lutilisation de Pegasus et de logiciels espions de surveillance équivalents.
En juillet 2021, le projet Pegasus, un collectif de journalistes dinvestigation, dONG et de chercheurs, a publié un rapport fondé sur une liste en sa possession denviron 50.000 numéros de téléphone qui pouvaient avoir été ciblés au moyen de logiciels espions Pegasus. Ces logiciels espions ont été largement utilisés par des gouvernements autoritaires comme démocratiques dans le monde entier, avec ou sans contrôle judiciaire, pour cibler des journalistes, des avocats, des juges, des militants, des hommes et femmes politiques et des fonctionnaires. Cela soulève des préoccupations touchant à différents niveaux de lordre juridique de lUnion en ce qui concerne la protection des données et de la vie privée, la liberté dexpression, la liberté de la presse, la liberté dassociation, les mécanismes et les voies de recours, le droit à un procès équitable et les processus et institutions démocratiques.
En réaction à ce scandale dune ampleur croissante, le Parlement européen a décidé, le 10 mars 2022, de constituer une commission denquête.
Aux fins de lenquête, la commission PEGA a adopté une définition large de ce que sont les logiciels espions, à savoir, quil sagit de logiciels espions de surveillance installés sur des appareils mobiles grâce à lexploitation de vulnérabilités informatiques.
Certains États membres ont déployé des logiciels espions et refusé de formuler des observations à ce sujet en invoquant la sécurité nationale, qui, conformément à larticle 4, paragraphe 2, du traité sur lUnion européenne (traité UE), «reste de la compétence exclusive de chaque État membre». Néanmoins, les jurisprudences de la Cour de justice de lUnion européenne (CJUE) et de la Cour européenne des droits de lhomme (CEDH) précisent que les considérations de sécurité nationale doivent être conciliées avec les droits fondamentaux et les normes démocratiques profondément ancrées dans le droit de lUnion. Labsence dune définition claire de la sécurité nationale et linterprétation excessivement large de son périmètre par les autorités nationales compliquent la compréhension des justifications apportées à lutilisation des logiciels espions.
Depuis les révélations du projet Pegasus, les États-Unis ont pris un certain nombre de mesures pour enquêter sur ces pratiques et les réglementer. Au sein de lUnion, très peu de mesures ont été prises à ce jour. Les députés estiment que des règles claires doivent être adoptées pour réglementer lutilisation et la commercialisation des logiciels espions, de préférence en partenariat avec dautres pays tels que les États-Unis.
Une question européenne
Bien que cela ne soit pas officiellement confirmé, il est permis de supposer avec une certaine certitude que tous les États membres de lUnion ont acheté un ou plusieurs logiciels espions commerciaux. Lentreprise israélienne NSO Group a commercialisé ses produits auprès de 22 utilisateurs finaux dans pas moins de 14 États membres, parmi lesquels la Pologne, la Hongrie, lEspagne, les Pays-Bas et la Belgique. Dans au moins quatre États membres, à savoir la Pologne, la Hongrie, la Grèce et lEspagne, il y a eu une utilisation illégitime de logiciels espions, et des soupçons quant à une telle utilisation existent pour Chypre. Deux États membres, Chypre et la Bulgarie, servent de plaques tournantes pour lexportation de logiciels espions. Un État membre, lIrlande, offre un régime fiscal favorable à un grand fournisseur de logiciels espions, tandis quun autre État membre, le Luxembourg, est un centre bancaire pour de nombreux acteurs du secteur des logiciels espions.
Les députés ont condamné des violations majeures de la législation européenne en Pologne et en Hongrie où les gouvernements respectifs ont démantelé les mécanismes de contrôle indépendants. Ils ont également fait part de leurs préoccupations concernant lutilisation de logiciels espions en Grèce et en Espagne.
Capacité de réaction de lUnion européenne
Le rapport note que certains gouvernements ont employé de puissants logiciels espions hautement invasifs et intrusifs contre des citoyens de lUnion, abusant ainsi de leur droit de recourir à la surveillance en cas de risque pour la sécurité nationale. Cela met en péril la démocratie, létat de droit et les droits fondamentaux des citoyens.
LUnion dispose de peu de moyens pour contrer ces menaces, et elle savère mal équipée pour lutter contre les activités criminelles potentielles des autorités nationales, même si elles nuisent à lUnion elle-même.
Les députés indiquent que la Commission estime que la lutte contre les transgressions du droit de lUnion relève de la seule responsabilité des autorités nationales. Face à des violations flagrantes de létat de droit et des droits fondamentaux, cette position - qui na aucun fondement dans les traités de lUnion - devient très problématique. Bien que la subsidiarité et la répartition des compétences constituent un pilier du droit de lUnion, elles ne devraient pas conduire à limpunité des gouvernements qui utilisent des logiciels espions contre des citoyens de lUnion à des fins politiques.
En réaction au scandale des logiciels espions, la Commission a dans un premier temps écrit des lettres afin de demander des éclaircissements aux gouvernements de la Pologne, de la Hongrie, de lEspagne, de la Grèce, de Chypre et de la France. Il semblerait toutefois que cet avertissement de la Commission nait pas été suivi dautres mesures. Sil est vrai que la Commission ne dispose daucune compétence pour agir dans le domaine de la sécurité nationale, la «sécurité nationale» ne doit pas être interprétée comme donnant droit à une dérogation illimitée aux lois et traités européens et devenir un domaine de non-droit. Il appartient aux États membres de «démontrer que la sécurité nationale serait compromise en lespèce».
Le 21 décembre 2022, la Commission a envoyé une lettre générale à tous les États membres aux fins dune «cartographie» de la situation dans les États membres. La Commission a posé des questions spécifiques concernant, entre autres, la finalité de lutilisation de logiciels espions, les autorités autorisées à les déployer, la définition nationale de la sécurité nationale, la législation régissant le traitement des données à des fins de sécurité nationale, les garde-fous, lautorisation préalable dune juridiction ou dune autorité administrative indépendante, la surveillance et les notifications.
Le 28 mars 2023, le commissaire Reynders a déclaré à la commission PEGA quune grande majorité des États membres avaient répondu, mais que la Commission était toujours en train de recueillir les réponses des États membres à cet exercice de cartographie et quelle «évaluerait soigneusement» les réponses. Sur la base de cet exercice de cartographie, la Commission réfléchira aux options dont elle dispose pour réglementer lutilisation des logiciels espions dans les États membres. Toutefois, aucune échéance spécifique nest prévue pour lévaluation de la Commission, «compte tenu du caractère évolutif et sensible de lévaluation». La Commission a également indiqué quelle suivrait de très près les conclusions de la commission PEGA.
Les députés estiment que le Parlement, la Commission et le Conseil ont le pouvoir et le devoir de légiférer, de réglementer et de faire respecter la législation, et ils doivent le faire avec vigueur et ambition, en plaçant la défense de notre démocratie au-dessus des considérations politiques courtermistes.
Lutilisation de logiciels espions devrait toujours être proportionnée et autorisée par un pouvoir judiciaire indépendant, ce qui nest malheureusement pas le cas dans certaines régions dEurope. Un contrôle plus strict au niveau de lUE est nécessaire pour sassurer que lutilisation de logiciels espions soit lexception, pour enquêter sur les crimes graves, et non la norme.